La surface du lac

La surface du lac, gris ardoise, avait une lueur énigmatique. Il régnait un tel calme ici, un calme si épais qu’il compressait les tympans. Il ne neigeait pas mais le ciel était opalescent et cette monochromie donnait le vertige.
Les lacs creusent-ils partout dans les âmes un appel à la fosse ? se demanda Ben.

Depuis qu’Henry était tombé de l’échelle en réparant une gouttière

Depuis qu’Henry était tombé de l’échelle en réparant une gouttière, la vie d’Harriet s’était encore alentie. Mais maintenant que les disputes avec son mari à cause de l’entretien de la maison étaient closes, elle en venait presque à apprécier le papier peint défraîchi du salon, le miroir fêlé suspendu au-dessus de la desserte dans la cuisine, le service d’assiettes ébréchées du vieil oncle. Après tout, pensait-elle, les âmes des choses n’étaient pas bien différentes de celles des hommes. Altérées par l’usage du temps et la négligence de leurs propriétaires, elles n’en devenaient que plus touchantes. Ainsi, la vieille demeure évoluait de façon si agréable qu’Harriet en venait presque à oublier les poussées de cafard liées à la perte d’Henry, le silence des heures, son arthrite chronique et tous les autres petits maux quotidiens qui sont le lot du grand âge. La nuit venue, elle s’endormait, heureuse comme une chatte qui retrouve la douceur d’un oreiller interdit.

Jeudi 14 mai 2020

Ben n’avait pas de lit, pas de maison

Ben n’avait pas de lit, pas de maison. Il dormait sur la terre battue ou le bitume, comme les chiens. Il n’avait pas de mère. Pas de père. Pas de frères ni de sœurs. Ses pieds étaient couverts de plaies à vif. Ses dernières chaussures, une paire des baskets délogée au fond d’un poubelle, avaient rendu l’âme depuis plus de six mois. Parfois, il n’était même plus sûr d’avoir un nom.

Dimanche 10 mai 2020

Harriet se tenait à la fenêtre de la cuisine

Harriet se tenait à la fenêtre de la cuisine, le regard perdu au-delà du sentier qui menait au lac. Derrière les branches aux écorces détrempées et glissantes qui jonchaient le sol, elle apercevait les vagues encore couvertes d’écume laissée par la tempête. La nuit dernière, les vents avaient tant et tant rugi, mugi et hurlé qu’ils avaient craint que la toiture ne se décroche ou ne s’affaisse. Mais depuis, la menace était passée. Une brise humide entrait par la fenêtre entrouverte. Par l’embrasure, elle entendit un cri perçant et leva les yeux vers le ciel : au-dessus de la cime des arbres, un aigle solitaire décrivait des cercles paresseux, à l’affût d’un butin mystérieux. Harriet frissonna sans pouvoir détacher son regard de l’oiseau. Quand il disparut enfin derrière la masse de la forêt, un cœur de moineaux prit sa suite, comme pourrait le faire un escadron de la maréchaussée qui surveille un escroc sortir de la ville et passer son chemin. Harriet suivit leur progression, blême, les yeux vides. Puis il n’y eut plus rien qu’un ciel blanc.

Samedi 9 mai 2020

Dans ces flaques d’eau inquiètes qu’était l’esprit d’Harriet

Dans ces flaques d’eau inquiètes qu’était l’esprit d’Harriet tournaient inlassablement les mêmes ombres, les mêmes nuages et les mêmes orages.
Ecrire était ce que le monde avait de mieux à lui offrir, mieux que n’importe quelle drogue, mieux que n’importe quel tranquillisant. Quand elle écrivait, les ouragans décampaient, les ténèbres se dissolvaient, les heures, les minutes et les années s’effaçaient, le temps perdait son nom. Dans ces instants-là, Harriet se disait que, si tout s’effondrait en elle, c’était sans importance. Ce qui l’était en revanche, c’était que les mots qui, chaque matin, venaient se serrer les uns contre les autres sur les feuilles, lui soient fidèles. Le jour où elle serait aspirée dans le Grand Tunnel viendrait bien assez tôt.

Vendredi 8 mai 2020