Chambre 257

Harriet se tenait à la fenêtre de la cuisine

Harriet se tenait à la fenêtre de la cuisine, le regard perdu au-delà du sentier qui menait au lac. Derrière les branches aux écorces détrempées et glissantes qui jonchaient le sol, elle apercevait les vagues encore couvertes d’écume laissée par la tempête. La nuit dernière, les vents avaient tant et tant rugi, mugi et hurlé qu’ils avaient craint que la toiture ne se décroche ou ne s’affaisse. Mais depuis, la menace était passée. Une brise humide entrait par la fenêtre entrouverte. Par l’embrasure, elle entendit un cri perçant et leva les yeux vers le ciel : au-dessus de la cime des arbres, un aigle solitaire décrivait des cercles paresseux, à l’affût d’un butin mystérieux. Harriet frissonna sans pouvoir détacher son regard de l’oiseau. Quand il disparut enfin derrière la masse de la forêt, un cœur de moineaux prit sa suite, comme pourrait le faire un escadron de la maréchaussée qui surveille un escroc sortir de la ville et passer son chemin. Harriet suivit leur progression, blême, les yeux vides. Puis il n’y eut plus rien qu’un ciel blanc.

Samedi 9 mai 2020

A ce stade de la nuit

Dans ces flaques d’eau inquiètes qu’était l’esprit d’Harriet

Dans ces flaques d’eau inquiètes qu’était l’esprit d’Harriet tournaient inlassablement les mêmes ombres, les mêmes nuages et les mêmes orages.
Ecrire était ce que le monde avait de mieux à lui offrir, mieux que n’importe quelle drogue, mieux que n’importe quel tranquillisant. Quand elle écrivait, les ouragans décampaient, les ténèbres se dissolvaient, les heures, les minutes et les années s’effaçaient, le temps perdait son nom. Dans ces instants-là, Harriet se disait que, si tout s’effondrait en elle, c’était sans importance. Ce qui l’était en revanche, c’était que les mots qui, chaque matin, venaient se serrer les uns contre les autres sur les feuilles, lui soient fidèles. Le jour où elle serait aspirée dans le Grand Tunnel viendrait bien assez tôt.

Vendredi 8 mai 2020

Cul-de-sac